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Vigne & Cuve

Histoire de l’œnologie : de Pasteur à la science de la fermentation

La vinification est très antérieure à son explication. L’œnologie moderne commence quand les altérations du vin cessent d’être un mystère.

Allée de chai à barriques, deux rangées de fûts de chêne sur bastaings s’enfonçant dans l’ombre
L’élevage sous bois a longtemps été conduit sans explication des réactions en jeu.

En juillet 1863, Napoléon III demande à Louis Pasteur de se pencher sur les maladies du vin. La commande n’a rien d’académique : les altérations qui tournaient les cuves coûtaient cher, en particulier à l’exportation, et personne ne savait les expliquer. Pasteur y consacre deux ans.

C’est de cette commande que part l’histoire de l’œnologie comme science, et non de l’invention du vin, antérieure de plusieurs millénaires. L’œnologie moderne se distingue précisément par là : elle explique ce que la pratique se contentait de constater.

Avant Pasteur : des gestes efficaces sans explication

La vinification est très antérieure à sa théorie. On soutirait, on soufrait, on chauffait parfois, et l’on savait que certaines caves réussissaient mieux que d’autres — sans disposer d’une cause. Les recettes circulaient sous forme de traditions locales, transmises par imitation, et chaque échec restait une malchance plutôt qu’un phénomène analysable.

Cette situation avait une conséquence pratique : rien n’était transférable. Un savoir-faire attaché à un lieu et à une personne ne s’enseigne pas, ne se corrige pas et ne s’améliore que par tâtonnement.

Pasteur et les Études sur le vin

En 1866, l’Imprimerie impériale publie Études sur le vin, ses maladies, causes qui les provoquent, procédés nouveaux pour le conserver et pour le vieillir. L’ouvrage établit le rôle de l’oxygène de l’air dans la vinification et, surtout, rattache chaque altération à un ferment particulier : l’oxydation de l’alcool en acide acétique est attribuée à l’action d’un micro-organisme alors appelé Mycoderma aceti. Pasteur y expose également le chauffage modéré à l’abri de l’air, dont il avait fait breveter le principe dès 1865 et auquel son nom restera attaché.

L’effet dépasse le vin. Ces travaux fondent la science de la fermentation et une partie de la bactériologie naissante. Pour la filière, le changement est net : une maladie identifiée devient une maladie évitable, et l’hygiène de cave cesse d’être une superstition.

Dans toute histoire de l’œnologie, ce moment fait charnière. Une science expérimentale s’installe là où régnait une tradition, et le vin devient un objet que l’on peut étudier ailleurs que dans la cave où il est né.

La fermentation cesse d’être un mystère

Comprendre la fermentation alcoolique ne réglait pas tout. Une seconde transformation, observée en Suisse et en Allemagne au XIXe siècle, restait incomprise et redoutée : elle se déclenchait souvent après la mise en bouteille, troublait le vin et dégageait du gaz. On la tenait pour une altération et l’on cherchait à l’empêcher.

Il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que son rôle favorable soit établi. En 1946, Émile Peynaud soutient une thèse, dirigée par Louis Genevois avec l’appui de Jean Ribéreau-Gayon, qui démontre l’intérêt de la fermentation malolactique pour les vins rouges. La conversion de l’acide malique en acide lactique par des bactéries lactiques cesse d’être un accident pour devenir un objectif. Sa conduite réellement contrôlée s’installe entre 1963 et 1972, une fois disponibles les moyens de la suivre : la chromatographie sur papier, développée par Pascal Ribéreau-Gayon, permet enfin de mesurer son avancement au chai.

Bordeaux et la naissance de l’œnologie moderne

Le déplacement suivant est méthodologique. Émile Peynaud (1912-2004), entré à quinze ans chez le négociant bordelais Calvet, docteur en 1946, enseigne à la faculté d’œnologie de Bordeaux jusqu’en 1977 tout en conseillant plus de deux cents propriétés du Bordelais. Cette double position, l’amphithéâtre et le chai, explique la diffusion rapide de ses méthodes.

Son apport le plus durable tient à la description du vin. L’œnologie moderne se caractérise par le fait que la dégustation y devient une procédure : ordre d’examen, conditions matérielles contrôlées, vocabulaire partagé. Le Goût du vin, paru en 1980, expose au grand public le mécanisme des sens mobilisés (vue, odorat, goût) et fait entrer ce vocabulaire dans l’usage courant.

Une école, pas un homme seul

Attribuer ce tournant à un nom unique serait inexact. La thèse de 1946 est dirigée par Louis Genevois et soutenue par l’appui de Jean Ribéreau-Gayon ; l’outil qui rend la fermentation malolactique mesurable au chai, la chromatographie sur papier, est développé par Pascal Ribéreau-Gayon. C’est un groupe, adossé à une faculté et à un vignoble, qui produit ce déplacement.

Cette configuration explique la vitesse de diffusion. Les mêmes personnes enseignaient, publiaient et conseillaient des propriétés voisines : une méthode validée au laboratoire pouvait être appliquée dans un chai la campagne suivante, puis discutée en cours l’année d’après.

L’analyse sensorielle entre dans la science

L’analyse sensorielle a ceci de particulier qu’elle mesure une perception. Sa rigueur ne vient donc pas de l’instrument mais du protocole : verres identiques, températures maîtrisées, dégustation à l’aveugle, ordre de service défini, jurys entraînés. À ces conditions, les résultats deviennent comparables d’une séance à l’autre, et un désaccord entre dégustateurs devient une information plutôt qu’un différend de goût.

C’est ce qui a permis d’articuler les deux versants du métier. Une analyse chimique dit ce que contient un vin ; l’analyse sensorielle dit ce qu’il sera pour celui qui le boira. Les décisions techniques se prennent à l’intersection des deux.

Une histoire de l’œnologie qui continue de s’écrire

Les questions se sont déplacées plutôt que résolues. Les travaux portent aujourd’hui sur les populations microbiennes indigènes et leur contribution au profil des vins, sur la réduction des intrants (le soufre au premier chef) et sur les conséquences du réchauffement, qui avance les maturités et fait baisser l’acidité des raisins récoltés. Ce dernier point remet en cause des équilibres que l’œnologie du XXe siècle considérait comme stables, et ramène les praticiens à la situation que Pasteur avait commencé par éclairer : des phénomènes constatés avant d’être compris.

L’histoire de l’œnologie n’a donc pas la forme d’une progression continue. Elle avance par déplacements successifs de ce qui est mesurable, et l’œnologie moderne se juge moins à ses réponses qu’à sa capacité à rendre une question mesurable.

Questions fréquentes

Qui a fondé l’œnologie moderne ?

Aucune date unique ne convient, mais deux noms structurent le récit : Louis Pasteur, qui rattache en 1866 les maladies du vin à des micro-organismes, et Émile Peynaud, qui installe dans la seconde moitié du XXe siècle l’analyse sensorielle et le suivi analytique comme outils de décision.

Que contient Études sur le vin de Pasteur ?

Publié en 1866 par l’Imprimerie impériale, l’ouvrage établit le rôle de l’oxygène de l’air dans la vinification et associe chaque altération à un ferment particulier. Pasteur y expose aussi le chauffage modéré à l’abri de l’air, qu’il avait fait breveter en 1865.

Depuis quand la fermentation malolactique est-elle maîtrisée ?

Elle a d’abord été observée au XIXe siècle et tenue pour une altération. Son rôle favorable pour les vins rouges est établi par la thèse d’Émile Peynaud en 1946, et sa conduite devient réellement contrôlée dans les années 1963 à 1972.

L’histoire de l’œnologie est-elle terminée ?

Non. Les objets d’étude se déplacent : populations microbiennes indigènes, réduction des intrants, conséquences du réchauffement sur la maturité et l’acidité. Les questions changent plus que la méthode.